Le Blog de Centrale 7
Pour garder une trace de votre passage, de votre idée du moment ou de vos remarques, La Muse de la mine vous laisse prendre la plume : profitez-en !
Servez vous tout simplement du lien "ajouter un commentaire" .
Un soutien à l'entreprise... Je rapporte un petit texte de Gustavo Loco un peu à la Jack Kérouac qui a retenu mon attention pour le faire partager aux rêveurs:
"Mon parapluie en main, le pouce tendu vers un ciel incertain : du coté de la route que je longe, rien de nouveau.
Je trotte un peu dans l’herbe rase quand à l’instant -en un éclair blanc- une voiture se gare à ma hauteur. Enjoué par le court temps de stop qu’il m’a fallut pour cette réjouissante issue, j’entre rapidement dans la berline : Il y fait encore plus froid qu’au dehors, il y a la climatisation, je me permet une minuscule remarque de circonstance à ce sujet -personne n’a chaud cette semaine où la saison des pluie fait fortement valoir ses droits ; une remarque, disais-je, aussi sympathique que possible, puis au final aussi imperceptible que possible...le volume de ma voix se perd dans le son du moteur brûlant : j’ai vu un gyrophare sur le tableau de bord. Mon euphorie s’éteint brusquement.
- Bonjour,
- bonjour...
- Ben...j’vais à Cayenne...
- OK, c’est bon pour Cayenne alors.
L’homme est un blanc, la soixantaine, sapé en cow-boy soft, il a le nez ciré et la peau saine. Il se tient au fond du siège et louche sur le récepteur radio enroulé autour du rétroviseur, se balançant lâchement au gré des virages. Je suis obligé de passer sous une ceinture passager tendue car il l’a enclenché sur sa propre prise pour éviter le signal récurrent et infini de l’ordinateur de bord, il ne veut pas de sa ceinture.
La station sur laquelle est callé le curseur de l’autoradio s’exprime librement. C’est une station française où les informations quotidiennes déboulent à chaque heure précise... Justement, c’est le moment, on apprend entre autres que le programme scolaire sera remanié comme de coutume, comme à chaque nouveau gouvernement ; ce nouveau gouvernement qui chasse l’immigré clandestin (à mon image) et le renvoie sans vergogne hors du département, ce nouveau gouvernement qui veut un retour aux valeurs à l’école.
- Tu vas à l’école ?
- oui (ce n’est pas le cas mais je sais que la scolarisation permet cette faveur d’obtenir une carte de séjour pour une année scolaire, parfois.)
Il accélère. Des sueurs froides me montent à la nuque, je transpirerais volontiers sans cette climatisation...
- en quelle classe ?
- en première (j’ai vingt et uns ans mais je fais plus jeune, je saisis l’aubaine...)
- Vous avez des cours d’éducation civique en première ?
- Non, pas vraiment, mais...ça rentre dans le cadre des cours en général, non ? (J’essaie de prendre un air des plus assurés)
Il roule très vite, fait des pointes de vitesse, il a l’air pressé, il conduit comme le pire des automobilistes.
- C’est pas plus mal de revenir à des règles basiques de civisme...
- sûrement mais...on parle plutôt de morale alors ?
.Il double plusieurs voitures à la fois, se voit klaxonné, les traite de limaces...
- les mecs, vous êtes que des limaces, dès qu’il pleut un peu, y’a plus personne !
- je vois que vous avez un gyrophare, lui dis-je (décidément bien suicidaire, comme jouant un rôle !)
- oui, c’est pas la mienne...enfin, c’est une voiture de fonction...
- ah.
- Il faut revenir à cette question de respect...ma fille est chez les sœurs, ils ne font pas non plus d’instruction civique...
- Pour le respect, il ne faut peut-être pas forcément compter sur l’enseignement catholique, ils ont leur propre morale...
- je suis vigilant. La laïcité, c’est important. Je préside une association de civisme à Cayenne...
Il accélère en entrant en agglomération.
- Il ne faut pas oublier que ces enseignements se passent d’abord dans la famille avant de devoir compter sur l’école...je descends là, au croisement, s’il vous plait.
- C’est vrai... Là ?
- Oui, s’il vous plait...merci beaucoup.
- Ok, salut.
Rapidement arrivé à destination, encore tremblant de l’expérience et stupéfait de ma témérité, je poursuis mon chemin. Je me retourne presque aussitôt pour vérifier que la voiture soit bien partie, puis, au coin de la rue, enorgueillis de mon comportement face au cow-boy ( gardien de vaches, littéralement), je me rectifie et me mets à marcher fièrement. Cayenne est pluvieuse aussi, une sorte d’épais buvard crache sur les hauts trottoirs. Entre quelques parapluies et des gens pressés de joindre la prochaine avancée de toiture, je me passe de toute protection. Empapilloté dans mon orgueil, je ne vais pas me cacher en traversant cette place plantée d’immenses palmiers, ils ne m’impressionnent pas.
Toujours aussi fier, Je parviens jusqu'à la destination qui avait motivé mon départ. C’est une petite pièce attenante au bloc d’architecture créole – de bois vêtue- regroupant le musée départemental, la bibliothèque, une école maternelle.
C’est l’exposition d’œuvres d’un ami, Je ne le connais qu’à la rue, il a squatté quelques temps les archives de l’ancien hôpital, juste assez pour en sortir une trentaine de compositions réfléchies.
L’homme assez chétif m’accueil dans l’embrasure de la salle, la barbiche grise levée au ciel, l’œil vitreux : il me marmonne un « bienvenu » en me cachant à demi le panorama de son travail. Il a amassé là-bas des pavés de feuilles, vestiges d’ouvrages administratifs, relevés statistique, que sais-je encore...il a glané de la colle acrylique et divers matériaux poussiéreux ou granuleux, du plâtre, des bombes de peinture entamées, a mélangé le tout et a produit le travail qui se présente à ma réjouissance. Des livres fossiles écrasants, des mémoires de papier dorés et figés, des liasses telluriques collées pour l’éternité...
Il n’avait pas vraiment d’ambition, il est par moments perdu, mais il a créé; seul, dans la pénombre d’un bâtiment écrasant... Du coup, sa démarche surpasse mes chagrins passagers et mes dualités apparaissent futiles. Je me sens écrasé par ses si légers volumes...
C’est ça l’art."
Voilà, conservez précieusement cet état de création au creux du moule, l'écrin industriel que sont "les mines de fer."
tonton dom.

la première page du livre est ouverte,
La Muse de la Mine